Rupture familiale
Richard Piché, Terrebonne
Samedi soir 19:00 heures. J’ai rendez-vous avec ma fille et mon garçon pour une soirée familiale au cinéma. J’ai eu la chance de souper avec ma fille de 21 ans en attendant mon garçon. À quelques minutes du début du film, je n’ai pas eu de nouvelles de mon garçon. Je dois supposer qu’il a oublié cette soirée retrouvaille. Il doit être, encore une fois, avec ses copains. Est-ce normal que sa bande de copain soit plus importante qu’un rendez-vous pris avec son père?
Mon garçon a 18 ans. Il a son appartement. Il travaille. Il a gagné son autonomie. Non seulement c’est normal dans la vie d’un homme de briser les liens avec sa famille, mais c’est sain. Dans une certaine mesure c’est souhaitable. Devenir adulte, c’est devenir autonome dans toutes les sphères de sa vie: finance, affection, rêve, passion, mode de vie… Tout cela peut maintenant se vivre indépendamment de la présence des parents, sans avoir à justifier ce que l’on fait et comment on le fait.
Cette rupture ne veut cependant pas dire qu’il ne doit pas respecter ses engagements. Il avait le goût de passer une soirée en famille au cinéma. À sa demande, nous avions organisé cette soirée pour lui. Sans nous aviser, il a préféré s’amuser avec ses copains. D’un côté, il a besoin de nous voir, de l’autre, incapable de se séparer de ses amis.
Il avait le choix. Il aurait pu dire non à cette soirée. Pourtant il avait dit oui et avait le goût qu’on se rencontre. Ce manque d’engagement face à cette rencontre m’oblige à me questionner sur le type de rapport qu’il développe avec ses copains. Même si je considère que la rupture familiale est normale pour développer son autonomie, quand je le vois oublier ses engagements pour être avec ses copains, je suis obligé de considérer qu’il a développé une dépendance envers ses amis.
Une bande de copain c’est important. Mais si ce groupe est devenu plus important que le respect de ses engagements, il y a un problème. La rupture familiale n’est pas pleinement réalisée. Même si le contact avec ses parents a été brisé, la relation est transposée avec ses copains. Que puis-je faire en tant que parent quand je vois ce genre de situation?
Même si cela peut être frustrant que mon garçon n’ait pas été présent à cette soirée retrouvaille et qu’il nous ait manqué de respect, la première chose qui devra ressortir de notre prochaine rencontre, c’est que j’aime mon garçon. Même si j’ai à lui montrer que je ne suis pas d’accord avec son mode de vie et que j’ai à le confronter dans cette situation, ce qui devra ressentir, c’est cet amour. Et parce que je l’aime, je n’aurai pas à lui cacher la frustration de ce que j’aurais vécu.
Je vois mon garçon que très rarement. Je suis chanceux quand c’est une fois par deux mois. Quand je le rencontre, il y a plusieurs choses comme celle-là que j’ai besoin de lui dire. Mais si je veux continuer à garder contact avec lui, il ne faut pas que les rares temps de rencontre que nous ayons ne soient basés que sur des réprimandes. La rencontre doit être plaisante et attrayante si je veux espérer garder contact et demeurer significatif dans sa vie. Je vais lui dire ce que je ressens mais pas dans le but de le culpabiliser. Je ne peux accepter qu’il manque à ses engagements envers moi. Je ne peux accepter son mode de vie basé sur la dépendance envers ses copains. Si je veux qu’il puisse prendre conscience de ces choses avec le temps, il faut qu’il puisse m’entendre. Il faut que les mots que j’utilise puissent rester vivants en lui pour qu’ils puissent agir en temps opportun. S’il se sent coupable, il tentera de fuir ce sentiment ou carrément de m’éviter encore plus. De faire sentir l’autre coupable n’est pas une relation saine qui peut nous mener loin. C’est une façon de tenter de prendre du pouvoir sur l’autre.
Je vais lui dire ce que je vis et ressens, avec amour et humour. On va rire de lui, de sa dépendance à ses copains, comment je me sens négligé par lui… Et je le répète, avec amour et humour. C’est la façon que j’ai trouvée pour garder contact avec mon garçon. Cela me permet de passer agréablement un peu de temps avec lui tout en lui partageant ce que j’ai pu vivre face à son absence. Je crois sincèrement que ce n’est pas par hasard si humour rime avec amour.
Il est maintenant 19:10. Le film commence. Je serre ma fille dans mes bras et lui souhaite d’apprécier ce film et ces instants que nous allons partager. J’aime mes enfants. Même si cet amour se vit différemment avec eux, je les aime tous les deux et j’apprécie les instants que nous passons ensemble.
Et quand j’ai la chance de les rencontrer, même si je peux avoir des choses à dire qui ne fassent pas leur affaire, ce que je veux qu’ils retiennent et qu’ils ne mettent jamais en doute, c’est que je les aime.
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