Un jeune blanc chez les Inuits
Benjamin Lalonde. Volume 14.6, août 2006
J’avais 8 ans. Mes parents déménagent alors à Povungnituk, dans le Grand Nord québécois. Ils ont déniché des contrats d’enseignement pour 6 mois.
À peine descendu de l’avion, mon premier constat est celui-ci: il fait -40°. Tes cils se collent quand tu pleures de froid. Deuxième observation: il y a 200 blancs et 800 inuits. Vont-ils me faire pleurer?
Évidemment, on a toujours un choc culturel lorsque l’on intègre une nouvelle communauté. On ne sait pas trop où se mettre, et on ne comprend pas toujours ce qu’on nous dit, surtout en inuktitut (langue inuit).
Très tôt, je me suis lié d’amitié avec mon voisin Meaken, un garçon d’origine crie. Lui, c’est pas compliqué, il se faisait tabasser tous les jours par les autres enfants. La raison? Les Cris et les Inuits se font la «guerre» depuis des milliers d’années. Il y a longtemps, les Inuits ont voulu descendre dans le sud du Québec, mais les Cris n’ont jamais voulu. C’est pourquoi Meaken se faisait appeler «indian», avant de se faire lyncher avec des balles de neige.
Pendant les premiers mois, j’ai eu droit à toutes sortes d’initiations plus ou moins heureuses. Je me rappelle d’une expérience mystérieuse lors d’une récréation, à l’école. Sans crier gare, une dizaine d’Innus m’ont entouré. Ils se sont penchés et ont foncé tête première sur moi, en allant et venant tout doucement. Il n’y avait là rien de violent, mais cela m’a complètement sidéré. Que me voulaient-ils? Des années après, j’ai enfin compris ce petit rituel. En fait, ils ont voulu me dire: «tu es différent».
En m’entourant, en en se penchant, ils m’ont «séparé» du groupe. En me fonçant dessus, ils m’ont dit «t’es ben correct, mais tiens-toi droit». Ce que j’ai fait. En général, mon séjour s’est très bien déroulé. Avant de me faire des amis, j’ai pris soin de rester en retrait pour bien comprendre les règles du jeu. Dans ce contexte, l’important est de ne pas foncer comme une tête brûlée. Mais j’ai quand même été chanceux, parce que mon père travaillait à l’école… Tout le monde le connaissait, car il enseignait la musique.
Mais, lui aussi, il a passé dans le collimateur. À la fin des cours, il donnait des petites leçons d’astronomie, expliquant aux jeunes que la Terre était ronde et que le système tournait autour du soleil. Ça avait fait un tabac d’enfer parce que, pour eux, Galilée, il ne valait pas le pet d’un caribou mort!
De plus, mon paternel avait commencé à monter une pièce de rock’n roll avec les jeunes (elle contenait quelques propos sataniques). Laissez-moi vous dire que les parents n’ont pas tardé à répliquer. Un matin, nous avons retrouvé des rubans de cassettes audio déroulés devant notre porte.
Le plus grand choc culturel s’est produit lors d’un conseil de village. Grande gueule de nature, mon père avait coupé la parole à un homme de la bande. Aussitôt, il sentit une énorme pression et tous les regards se tournèrent vers lui. Le pauvre ne savait pas que le tour de parole est sacré, que personne n’a le droit de parler avant que vous n’ayez fini. Pour clore leur discours, les Inuits disent «tema», qui signifie «j’ai fini». Avant cela, on observe un silence strict. Dans ces situations, l’homme blanc apprend très rapidement…
Mon voyage à Povungnituk reste gravé dans ma mémoire à tout jamais. Encore aujourd’hui, quand j’intègre un nouveau milieu, j’ai toujours le réflexe d’observer les «codes cachés» avant de m’ouvrir la trappe!
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