Kaboul, 48 heures

Kaboul, 48 heures 

Voilà deux jours que je suis arrivé à Kaboul. 48 heures pour connaître une ville, c’est bien peu. Aussi faut-il lire ce qui suit avec à l’esprit, qu’il ne s’agit que d’impressions.

D’abord, sitôt sorti de l’aéroport, je me suis trouvé un taxi afin de me rendre à l’ambassade du Canada pour m’y enregistrer. C’est l’une des rares conditions imposées par l’Agence Canadienne de Développement International (ACDI) qui finance la moitié de mon voyage.

Sur le chemin, des images déjà vues: omniprésence des policiers et des militaires, Kalashnikovs à la main. Sur la route, de vieilles voitures bataillent pour se frayer un chemin. Ici, c’est chacun pour soi. Il n’y a aucun feux de circulation. Probablement qu’un policier à une intersection coûte moins cher qu’un feu de circulation. Faut aussi dire que l’électricité, dans plusieurs endroits, n’est pas fournie. Du moins, pas à longueur de journée. Il y a peu de véhicules mais on avance au ralenti. À kaboul, on tourne à trois voitures de large sur une rue qui n’en comprend qu’une seule!

À l’ambassade, j’ai rencontré un réalisateur de Radio-Canada, un certain Morissette. Je ne le connaîs pas et c’est réciproque! Si je suis à ma première visite en Afghanistan, lui y est venu à plusieurs reprises. Je lui ai demandé conseil afin de dénicher un hôtel. Son équipe et lui logent dans un “guesthouse” à 60$ par jour. Un prix qui me conviendrait drôlement bien. Malheureusement, m’apprend-il, l’endroit est complet. Et je risque de ne rien trouver en bas de 100$ par nuit, selon lui.

Avec mon chauffeur de taxi, qui m’a attendu le temps de ma visite à l’ambassade, je me suis rendu dans le quartier ou sont concentrés la plupart des hôtels. Le premier que l’on voit est un “guesthouse” qui ressemble à tout bon motel qui sillonne nos petites municipalités. Le proprio, Amid, me sert le thé et m’invite à visiter. Sa famille habite Toronto, m’explique t-il avec joie quand je lui apprend d’ou je viens. Du coup, il me sert dans ses bras! Il demande 40$ par jour pour une chambre qui a l’électricité 3-4 heures par jour – le soir-. Puis, il me suggere d’aller visiter son deuxième “guesthouse”, beaucoup plus convenable selon ses dires car l’électricité fonctionne à longueur de journée, de même que l’eau chaude. Il m’offre la chambre au même prix.

La chambre est spacieuse, mais rudimentaire. Je dors sur un lit de camp de bois recouvert d’un matelas de sol. Mon dos raffole… J’ai un poêle au gaz pour la réchauffer le soir. De jour, avec le soleil, il fait plutôt bon. Je sors avec un chandail de laine et je suis bien. Mais quand le soleil se couche, le petit frisson en moi se lève! Au petit matin, j’ai beau avoir l’eau bouillante pour me doucher, je grelotte en raison du froid ambient. Je cours me rechauffer sous mes couvertures dont l’une ressemble à une peau d’ours! Je ne vais pas me plaindre. J’imagine que ces conditions sont bien meilleures que celles de la plupart des habitants de Kaboul.

Le lendemain de mon arrivée, Omit, le manager du “guesthouse”, devait me promener avec sa voiture pour faire le tour de la ville et m’aider à me procurer certains biens, notamment un cellulaire. Il s’est désisté à la dernière minute. J’y suis allé seul. Mon premier bain de foule en sol afghan. Je venais à peine de sortir de l’hôtel que je croise un 4X4 immobilisé, le long de la route. À l’intérieur, deux afghans dégustent un kebab – de l’agneau épicé sur un pain qui ressemble à une croute mince de pizza. Je les salue. En guise de réponse, ils m’invitent à partager leur repas.

Je continue ma marche. Je salue plusieurs personnes. Tous me gratifient d’un sourire et retournent mon salut. De tous les pays que j’ai fait, jamais je n’ai rencontré de gens aussi faciles d’approche. Moi, si peu porté vers le contact physique avec les gens, on me sert une fameuse thérapie. En plus des poignées de mains, il y a les bras sur l’épaule, les serrements dans les bras. Si la ville est terne, avec ses édifices grisâtres et vieillots, le léger brouillard formé par le sable que soulève le vent, les gens sont à l’opposé. Le charme de Kaboul, c’est eux!

À l’approche du centre-ville, les boutiques se multiplient. Petits restaurants, épiceries (des dépanneurs pour nous), tapis, antiquités, marchands de fleurs. Il y a de l’activité. Mais pas de clients. On me salue sans faire aucune pression pour que j’achête. Au coin d’une rue, un homme fait cuire de la viande sur de la braise. Je m’y arrête pour en acheter. Peu après, deux jeunes femmes suivent. Vêtues de noir et d’or, maquillées, à ma grande surprise, leurs cheveux sont en liberté. Elles ne portent pas de foulard. Jusqu’à ce qu’elles m’apercoivent. Gênées, elles me tournent le dos pour en mettre un. Je sais qu’en Afghanistan, le contact entre hommes et femmes peut être problématique. C’est bien la première fois que je me trouve si près d’une femme depuis mon arrivée. À part quelques gamines qui quêtent sur la rue, quelques écolières se rendant à l’école, je réalise à ce moment que les femmes sont invisibles de la vie urbaine.

Je n’ai pas tenté d’engager la conversation avec elles. Je me suis même forcé à ne pas les regarder! J’en ai discuté au retour avec Fawad, un jeune homme de 20 ans qui travaille au “guesthouse”. Fawad a quatre soeurs. Deux sont mariées – des mariages arrangés – et deux autres vont à l’école. Ses soeurs portent toutes le voile. Il était surpris d’apprendre que j’avais rencontré des femmes au visages découverts.

J’ai un peu questionné Fawad sur le sort réservé aux femmes, dans son pays. Il m’a avoué qu’il n’aimerait pas en être une. Quoique sa condition de jeune homme en Afghanistan ne lui plaît pas plus d’ailleurs. Il va rester célibataire jusqu’à son marriage – arrangé pour lui aussi. Ce n’est pas nécessairement le cas pour tous, mais c’est ainsi dans sa famille. Fawad a peu de moments de réjouissance, bien qu’il ait le sourire facile. Il travaille au “guesthouse” sept jours sur sept. Il y dort deux nuits sur trois. Il n’a donc que deux à trois soirées pour voir sa famille ou ses amis par semaine. Je lui ai demandé ou il prenait son plaisir, dans la vie. C’est en échangeant avec les membres de sa famille, dans un parc pour un pique-nique, qu’il est heureux. “Mais ça n’arrive jamais car je travaille toujours”, m’explique-t-il.

Omit, qui travaille dans le premier “guesthouse” de M. Amid, a un peu plus de chance. Fils d’un militaire qui travaille au ministère de la Défense, il vient d’un milieu aisé. En prenant un café avec ses amis, dont son cousin Chawaid, j’ai pu comprendre que la jeune génération, du moins celle de Kaboul, ne partage pas les mêmes valeurs que leurs aînés, plus conservateurs. “On est prisonniers dans notre tête. On ne peut pas parler aux filles, on ne peut pas boire, s’amuser, avoir les cheveux longs. C’est pourquoi on a l’air plus vieux que toi!”, me dit Chawaid lorsqu’il apprend que j’ai 12 ans de plus qu’eux. Ces jeunes ne veulent rien savoir de la guerre, de la religion. Ils veulent un peu de liberté pour s’amuser.

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