LA VIE UTILE DES ARBRES MORTS

Par Isabelle Burgun

(Agence Science-Presse) – Lorsqu’un arbre meurt, ce n’est pas la fin. Au contraire, voilà que commence une seconde vie presque aussi féconde que la première. Une réalité dont il faut tenir compte pour maintenir la bodiversité de la forêt mâture.

 » Le bois mort n’a pas qu’une valeur commerciale. Habitat pour de nombreux oiseaux, nourriture pour les insectes, etc., il est tout sauf mort « , annonce le professeur au département de sciences biologiques de l’UQAM, Pierre Drapeau. L’écologiste dirige depuis dix ans un corpus de recherches et de connaissances sur le bois mort.

C’est en effectuant des relevés d’oiseaux dans de très anciennes forêts québécoises que Pierre Drapeau a mis en évidence l’importance du bois mort.  » C’est un habitat que fréquente les oiseaux mais aussi les petits mammifères comme l’écureuil ou la martre d’Amérique « , souligne ce membre actif du Centre d’étude sur la Forêt (CEF) et de la Chaire industrielle en aménagement forestier durable.

Mourir debout

Cette vie  » après la mort  » varie d’une essence à l’autre. Dans sa thèse de doctorat sur la  » Dynamique des arbres morts en forêt boréale « , Virginie-Arielle Angers s’est penchée sur la dégradation de quatre espèces de notre forêt: l’épinette noire, le pin gris, le sapin baumier et le peuplier faux-tremble.

Quelle est leur longévité? Combien de temps restent-ils debout mais aussi se dégradent-ils?  » On connaît bien peu de choses sur la destinée des arbres « , rappelle la jeune chercheuse qui s’est attelée à dresser des courbes de  » survie  » et de dégradation.

En prélevant des galettes d’arbres morts et en les sablant, l’étudiante a fait ressortir les cernes de croissance lui permettant de retracer les dernières années de vie de l’arbre (dendrochronologie).

Elle a également établi la  » mi-vie « , c.-à-d, le temps qu’il faut à l’arbre mort pour chuter. Il faut en moyenne 15 ans à l’épinette noire et au peuplier faux-tremble, contre 18 ans au sapin baumier et 24 ans au pin gris. Plus l’arbre tarde à tomber, plus il retarde sa décomposition.  » Ce  » bois frais « , qu’on on appelle le jeune bois mort, offre une plus longue disponibilité d’habitat et de nourriture », explique Virginie-Arielle Angers.

Cette longue longévité du pin gris –jusqu’à plus de 38 ans au sein de vieux peuplements !- et son moindre pourrissement lui donne donc une valeur ajoutée au sein de l’écosystème forestier.

Bois mort utile

Cette ingénieure forestier de formation a passé un an dans les forêts suédoises où l’aménagement y est plus intensif qu’ici. Ce qui engendre beaucoup de problèmes au niveau de la biodiversité.  » Il ne fallait rien perdre ni gaspiller. De nombreuses espèces (oiseaux, insectes…) associées au bois mort ont vu leur population chuter de près du tiers, se retrouvant sur la liste rouge des espèces menacées » raconte la jeune chercheuse.

Un problème que l’on retrouve ici, dans le Nord-Ouest canadien avec la disparition annoncée de la chouette tachetée du Nord, l’emblème de la conservation des vieilles forêts. En raison du recul de son habitat, il ne resterait plus que 22 individus au Canada –contre 200 en 1991 (1)- ce qui la classe aujourd’hui dans la liste des espèces en voie de disparition.

Aujourd’hui, la Suède révise ses pratiques. Et certains pays, comme la Finlande, cherchent à  » fabriquer du bois mort  » -étêtant les arbres ou en les annelant- pour laisser des arbres de 4-5 mètres sur pieds dans les zones de coupes disponibles pour leur seconde vie.

Ici, le Pr Drapeau participe activement au comité de travail sur la gestion des forêts du Ministère des ressources naturelles du Québec qui vise à établir des lignes d’aménagement dynamique des forêts matures. Sur deux fronts –écologie animale et fonction biologique du bois mort- il y défend l’importance de conserver une portion de forêt mature.

Combien d’arbres morts sont-ils nécesaires à la vie de la forêt ?  » Le piège serait de donner un chiffre. Le bois est un système dynamique. Pour maintenir des arbres morts, il faut des arbres vivants « , sanctionne Pierre Drapeau. Et l’écologiste estime à 25-30% la portion de forêt mâture à conserver.

Abri et garde-manger

Plus d’une centaine d’espèces dépendent du bois mort pour nicher, s’abriter ou encore manger. Parmi elles, le pic à dos noir a développé une spécialisation pour chercher les larves de longicornes dans les arbres morts en abondance dans les secteurs d’incendie. Les feux sont l’une des grandes sources de mortalité des arbres de la forêt boréale. Perdant leur défenses chimiques, ils conservent toutefois leurs propriétés nutritives et leur rôle fonctionnel pour les vertébrés.(1) Communiqué d’Environnement Canada à propos de la protection de la chouette tachetée du Nord.

Référence:

http://www.ec.gc.ca/default.asp?lang=Fr&n=714D9AAE-1&news=A898C06C-C205-44E3-B9A2-CACF42F573B5

Les pages du Pr Pierre Drapeau : http://www.bio.uqam.ca/professeurs/drapeau_p.htm

http://web2.uqat.uquebec.ca/cafd/chercheurs/drapeau/pdrapeauF.asp

La page de Virginie-Arielle Angers : http://www.cef-cfr.ca/index.php?n=Membres.VirginieArielleAngers

Centre d’étude sur la Forêt (CEF) http://www.cef-cfr.ca/

Chaire en aménagement forestier durable : http://web2.uqat.uquebec.ca/cafd/