Lettre à mon agresseur: pédophilie, agression sexuelle…

Spectacle du Bistro le Ste-Cath (l’ancien Bistro In Vivo) dans Hochelaga-Maisonneuve

Lettre à mon agresseur: pédophilie, agression sexuelle…

Maline                                Dossier Sexualité

LETTRE AGRESSEUR agression sexuelle viol

Huit années séparent la jeune femme que je suis de l’enfant que j’étais. Tu étais mon enseignant. Je n’ai pas eu la chance de te regarder dans les yeux pour te dire ce qui  suivra, mais je crois, que, par l’encre et le papier, j’arriverai à te faire ressentir toutes les larmes qui ont mouillé mes joues, toute la rage que j’ai eue au cœur pendant presqu’une décennie, et toute la peur que j’ai eue de parler et d’être. Parce qu’en tant qu’enfant, on peut éprouver un certain malaise dans une situation donnée. Moi j’ai su, j’ai oublié, puis je me suis souvenue.

C’était en août 2000. J’étais une grande de cinquième année. Il faisait encore chaud, ça sentait le début de l’année. J’adorais l’école, j’étais une curieuse de nature, une fouine. Je suis entrée dans la classe, un peu nerveuse à l’idée de tout recommencer, de voir qui seraient mes compagnons pour l’année à venir.

L’acuité des souvenirs que j’ai de cette première journée en ta compagnie est impressionnante. Je me souviens de tout, de l’emplacement des bureaux à l’ombrage que créaient les deux arbres derrière les fenêtres de la classe. J’étais assise face à ton gros bureau brun de professeur. Tu nous as dit bonjour, puis tu t’es présenté.

Provenant d’une grande famille de la région de Québec, croyant, pratiquant, un enseignant de 52 ans. Tu semblais très intéressant, voire attachant. Tu as parlé de beaucoup de choses, très longtemps. De ce que Dieu t’avais apporté, de ce qu’il t’avait fait découvrir, de la passion que tu avais pour l’enseignement…

Je dois avouer que la suite m’échappe un peu, mais tu en es venu à nous parler de pédophilie. Que ce n’était pas correct, mais que, de nos jours, c’était plutôt courant. Puis tu as dit: «Ça m’arrive souvent d’accrocher des p’tites filles dans les parties intimes, mais j’m’excuse toujours.» Tu as dit ça exactement comme ça. Pourquoi ça m’a marquée? Pourquoi je m’en suis sou-venu six ans plus tard dans un cours d’éthique et culture religieuse? Je ne sais pas.

Septembre a passé comme l’éclair. J’aimais la façon dont tu partageais ton savoir, le temps passait rapidement à l’école.

Tes parents sont décédés en octobre si je ne m’abuse. Tu as été absent pendant quelques semaines, pour revenir vers la fin du mois d’octobre. C’est à partir de là que je t’en ai voulu, que je t’en veux encore.

Aurais-je tort de prétendre que j’étais ta chouchou? J’avais un accès presqu’illimité à la classe, quand j’en avais envie. Tu m’offrais de rester aux récréations et sur l’heure du midi pour jouer à l’ordinateur. J’avais même le privilège suprême de laver le grand tableau à la fin de la journée. Tu me gardais toujours près de toi. Quand tu organisais des concours de dessins, je gagnais. À l’heure de l’improvisation, je gagnais. J’avais tout ce que tu voulais me donner. À un certain point, j’en étais profondément mal à l’aise. Peut-être, toutefois, avais-je réellement du talent, peut-être…

Puis, tu te souviens de novembre? Novembre est froid, pluvieux, triste. C’est ce que je retiens de novembre. Quand il arrive, je me terre dans un coin jusqu’en mars. Tu te rappelles de novembre? Moi oui.

J’étais au troisième étage, en direction de ta classe. Tu te souviens de ce corridor? Sur la gauche, il y avait cinq ou six casiers. À la droite, l’escalier menant au deuxième. C’était très étroit et sombre. Puis tu es apparu. Tu marchais dans ma direction. Tu veux savoir ce que j’ai vu de mes jeunes yeux? Tu veux savoir ce que mon petit corps a ressenti? Tu veux savoir ce qui s’est passé dans ma tête à ce moment-là? Je te l’offre.

Tu ne m’as pas saluée. Tu ne m’as pas regardée. Mais arrivé à ma hauteur, tu m’as attirée contre toi et tu as placé ta main entre mes cuisses. Entre les cuisses d’une enfant. Tu as pris deux de tes doigts que tu as forcés à travers mon pantalon. Tu voulais les entrer en moi, n’est-ce pas? Dans une enfant, c’est ça? Tu as forcé, forcé, jusqu’à ce que j’aie mal, parce que j’avais mal, oui. Tu t’es retiré et tu es parti. J’ai eu du mal à marcher. Je me suis arrêtée. «Il ne s’est pas excusé.»
J’ai fait le lien. Mais j’avais dix ans. J’ai osé penser que tu étais peut- être pédophile. C’était ça, non, la pédophilie? La définition que tu en avais donnée… Je me suis traitée de folle. J’avais dix ans, je me suis traitée de folle. Tu ne pouvais pas être pédophile, tout le monde t’adorait! Moi aussi, d’ailleurs. Sauf qu’à ce moment, j’ai commencé à angoisser vis-à-vis l’école. Tu ne m’as pas aidée, pour être franche. D’abord, il y a eu le clavardage sur l’heure du midi avec des étrangers sur internet. Tu trouvais ça bien drôle qu’un homme dans la trentaine face des avances sexuelles à une enfant. Tu te souviens des autres jeunes? K…, J…, D…, A… et J…. Tu nous avais inscrites sur un site de clavardage et tu nous regardais faire. Tu as poussé l’audace jusqu’à demander à ma mère de signer une lettre qui te donnais l’autorisation de me garder en classe sur l’heure du midi pour me faire travailler à l’ordinateur. Félicitations!

Tu te souviens des cours de sexualité? Combien de fois tu nous les as présentés comme des cadeaux? «Si vous n’êtes pas sages, vous n’aurez pas de cours de sexualité. M’dérange pas, moi, j’enseigne pas à des bébés.» Tu nous as donné un papier, à chaque élève. Tu nous as obligé à poser des questions. Tu les lisais à l’avant, celles qui n’étaient pas assez explicites, tu les jetais. Je t’ai même dis: «J’en ai pas de questions, moi!» Tu m’as répondu, que tout le monde avait des questions et qu’on était obligés d’en poser une. Je n’avais pas besoin, à dix ans, de savoir ce qu’était une fellation.

Chaque fois que tu m’approchais, je me crispais toute entière. Quand tu passais tes mains sur mes épaules, dans mes cheveux, j’arrêtais de respirer, de parler, mon cœur faisait un bond. Le traumatisme de la victime face à son agresseur, c’est ça?

Après le voyage de fin d’année à Québec, j’ai commencé à souffrir d’un trouble psychologique étrange. J’ai cherché, de l’âge de 10 à 15 ans, ce dont il pouvait s’agir. J’ai consulté un psychologue durant 7 ans (une rencontre chaque mois pour 70$ = 5880$) pour mettre le doigt sur mes problèmes, un à un. On m’a prescrit des anti-dépresseurs, que je prends depuis maintenant 2 ans (une bouteille de prozac par mois = 1000$). J’ai fait trois dépressions et une tentative de suicide. Tu veux savoir de quoi j’étais atteinte?

  • Trouble obsessif-compulsif s’étant déclenché suite à un traumatisme durant l’enfance.
  • Attaques de panique récurrentes.
  • Crises d’angoisses sévères.
  • Peur incontrôlable de l’école.

J’ai parlé pour la première fois en novembre 2007. J’ai réalisé le mal que tu m’avais fait lors d’une visite du C.A.L.A.C.S. (Centre d’Aide et de Lutte contre les Agressions à Caractère Sexuel). Je l’ai annoncé à ma mère. Je lui ai pleuré dans les bras pendant des heures. Je ne l’ai pas dit à mon père, je ne savais que trop bien qu’il serait parti à Québec en furie, et le mot est faible. Ma mère s’en est chargée et l’a retenu. Tu m’as fait pleurer. Tu as fait pleurer mes tantes, mes cousines, ma sœur. Tu t’en souviens, de ma sœur? Mon père t’aurais tué, mon frère te détestait. Ils t’ont tous fait confiance et tu en as profité. Ma famille entière m’appuyait. Et pourtant…

En février, j’hésitais toujours à porter plainte à la police. Mes parents nous ont offert des vacances. J’ai porté plainte la veille des vacances. J’ai passé une semaine de rêve, loin de ma tête. À mon retour, j’ai reçu un appel de l’enquêteur qui me disait que le procureur de la couronne avait rejeté ma requête et que l’entrevue que tu devais avoir avec lui était, du même coup, annulée. Tu as eu peur, n’est-ce pas?

Mon anxiété, je la sens dans ma tête à chaque minute. Je doute à chaque seconde. À l’école, j’ai un taux d’absentéisme assez impressionnant. Mais tu sais ce qui me rend fière? Je me sais intelligente. Malgré tout. J’ai toujours gardé une moyenne scolaire aux alentours de 85%, 98% en anglais, 92% en français, 90% en histoire de l’art. J’ai lu Freud, Socrate, Camus et Proust. J’ai étudié Le Bernin, Michel-Ange, Duchamp et Magritte. Mes professeurs me disent que j’ai du potentiel. Ils aiment mes dissertations, eux aussi. Je vais étudier à l’université en communication, branche publicité et relations publiques.

J’apprends tranquillement à vivre avec une nouvelle moi, qui vit chaque jour comme s’il s’agissait du dernier. J’ai appris à ne plus me censurer, à exprimer qui je suis et ce que je ressens, soit par l’art, l’écriture, le théâtre, et maintenant la parole…

Et moi qui n’a jamais été capable d’approcher un garçon, voilà maintenant que j’essaie de mon mieux de lui accorder toute la confiance qu’aucun homme n’a eu de moi. J’ai des passions et des buts. Je n’ai pas oublié.

Et chaque fois que j’entends parler d’un pédophile, je tends l’oreille. Quand j’entendrai parler de toi, je jure que je serai la première au front. Je sais qu’il y en a eu d’autres, j’attends. Et si elles n’arrivent jamais, ce n’est pas grave. Parce que toi, tu sais. Toi, tu vivras chaque jour dans la peur que l’une d’elles se manifeste, encore. Tu auras peur de perdre ton équilibre, de te faire sortir de force de cette jeune retraite. Je ne t’aurais pas souhaité la prison ou la mort. Ta tête est capable elle-même, de te faire justice.

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20 Réponses

  1. C’est bien sûr une histoire triste. Moi je suis un homme de trente-cinq ans qui travaillait aussi comme professeur pendant quelques ans à l’université. Plusieurs fois je jete au nom de la systeme scolaire l’amitié que les jeunes femmes m’offrent. Donc je suis un prof mechant si c’est juste amitié, mais quelquefois nous avons peur d’où ça mène. Je sais bien mon sujet, et j’aime bien l’enseigner, mais je prefererais de marcher avec les sans-abris ou oublier completement mes aptitudes parce que les problemes sexuelles et les problemes d’enseigner ensemble sont en general insupportables à l’homme celebrataire.

  2. Bonjour Christophe.

    Merci pour votre visite et votre commentaire. Pourriez-vous m’expliquez ce que vous entendez exactement par: « Plusieurs fois je jete au nom de la systeme scolaire l’amitié que les jeunes femmes m’offrent ».

    Au plaisir de vous lire.

  3. […] Lettre à mon agresseur: pédophilie, agression sexuelle… 16 11 2008 (tags: agression enseignant pédophilie sexuel sexualité adolescence lettre agresseur) […]

  4. Il y avait une fois que je peux vous partager par exemple, Raymond. Pendant un cours que j’enseignait il y a sept ans, je me souviens une fille qui s’installait toujours au devant et posait souvent des questionnes. Elle me semblait charmante pour comment les lessons lui intressaient. J’oublie son nom mais quand elle l’a écrit, elle faisait un dessin du coeur au lieu du point dans le « i ». Mais au fin du semestre quand elle a finit son examen, elle m’est venu pour me montrer son nom sur page et elle m’a demandé, est-ce que cela est tous ce dont vous avez besoin? Le « i » n’a plus eu de coeur et seulement le point.

    J’ai compris qu’elle voulais savoir si le numero d’étudiant y était éxigé aussi mais au même temps en demandant si je n’avais plus besoin de son amitié. J’ai dit que oui, tristement, et elle est partie.

    Vraiment je pense que non. Je pense que pour moi-même seul j’aurais dit que oui, je voudrais tes petits coeurs et tous ce qu’ils voulent dire, mais il y a des limites. Le prof doit parler pour plus que soi-même.

  5. Bonjour Christophe.

    Il est vrai que l’autorité que nous représentons, professeur, thérapeute, médecin… doit être au-dessus de l’humain que nous sommes.

    En tant que thérapeute, nous pouvons être ébranlé par l’intimité ou la proximité d’une personne. C’est pourquoi nous devons avoir notre propre thérapeute pour pouvoir en parler et faire la part des choses.

    Nous avions un slogan dans notre cours de thérapeute. 15% des thérapeutes sont sexuellement attirés par les gens qu’ils reçoivent en thérapie. Ce qui est dangereux, ce sont les autres qui n’en sont pas conscients!

  6. Evidement il n’y a pas de loi qui fait une séparation precis entre les sentiments d’amour et ceux de désir sexuel. On pouvait chercher à travers de summa theologica d’aquinas pour une reponse et passer vingt ans juste pour comprendre.

  7. Vous parlez de séparation entre sentiment d’amour et de désir sexuel. Mais ici on parle de séparation entre être une personne en poste d’autorité et nos sentiments, qu’ils soient amoureux ou sexuels.

  8. On parle aussi d’une fille et ses sentiments.

  9. En tant que personne en poste d’autorité, nous devons aider les étudiantes que nous accompagnons. Sont-elles attirées par nous ou par l’autorité que nous représentons?

  10. Ce sujet me rappelle un vieu souvenir de 2nd , ou mon professeur de mathématique « draguait » voir même « mattait » une de mes camarades, et que une fois si je me rappelle bien lui avait demandé de retirer un bouton a son chemisier la prochaine fois qu’elle viendrait en cour. Bien sûr je conçois le fait que les enseignants peuvent parfois être attirés par leurs élèves mes à ce point n’est-ce pas éxagéré n’est-ce pas ?

    Cordialement Oni.

  11. Oui. Dans le cas de cette fille-ci qui a écrit le lettre, il est clair que le prof avait coupable parce que l’éleve était innocente par étant jeune. Il n’est pas clair qu’il se croyait la nuire par ce qui le lettre contient.

  12. Bonjour Oni.

    C’est effectivement exagéré comme comportement. La demande de ce professeur est déplacée et pas adéquate à son rôle d’enseignant.

  13. Bonjour M. Christophe.

    C’est la problématique de la pédophilie et des agressions sexuelles. Trop souvent, les agresseurs ne réalisent pas tout le mal qu’ils font à leurs victimes.

  14. «Si vous n’êtes pas sages, vous n’aurez pas de cours de sexualité. M’dérange pas, moi, j’enseigne pas à des bébés.»

    Je suppose que la psychiatrie n’y trouve pas la pathologie litterale mais je n’habite pas au canada.

  15. Désolé, je ne sais pas ce que vous voulez dire par pathologie littérale. De plus, personne n’est psychiatre ici, donc aucune idée de ce qu’ils ont trouvé ou non. Nous avons ici beaucoup de témoignages, d’histoires vécus. Nous les offrons et les partageons avec notre coeur et notre sensibilité.

  16. Cette phrase qu’elle nous a donné de son aggresseur, pour comprendre par logique seulement elle voudrait dire aussi une autre chose en contraposition.

    Si les éleves ont un cours de sexualité, puis ça en arriverait à cause d’étant sage.

  17. Je ne suis pas sûr de bien vous comprendre. Quand je lis ce texte, je suis convaincu qu’il a été écrit avec son coeur. Comment peut-on interpréter que l’autre voulait dire autre chose?

    Pour votre dernière phrase, je ne le comprends pas du tout. Si vous pouviez me l’expliquer.

  18. Est-ce que j’en comprends? Pas profondement. J’estimais vers les croyances de son enseignant, c’est tout.

  19. Bonjour Christophe.

    J’ai beaucoup de difficultés à saisir votre français. Je n’ai pas réussi à comprendre vos 2 derniers commentaires.

  20. […] au texte «Lettre à mon agresseur», de […]

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