Tueries à l’UQAM? La fausse alerte

 

Dominic Desmarais        DOSSIER REFLET DE SOCIÉTÉ 

 

Le 11 décembre 2008, pendant un après-midi, le Québec a retenu son souffle. Après Polytechnique et Dawson, l’Université du Québec à Montréal allait-elle être le théâtre d’une autre tuerie incompréhensible? La tragédie n’a pas eu lieu. Des projectiles de calibre 22 découverts dans un ascenseur et l’écho de détonations ont mis le campus du centre-ville de Montréal sur les nerfs. Un canular pour certains. Un choc pour ceux qui l’ont vécu. 

 

IMG_0054 Comme tous les jeudis depuis septembre, Maxime se trouvait au pavillon des sciences de l’éducation pour son cours. Dans la classe, ce grand et gros gaillard de 28 ans jouait nonchalamment du doigt dans ses tresses touffues en songeant aux vacances de Noël et à sa fin de session. À 13h45, une voix stressée sortie des haut-parleurs vient le tirer de ses rêves et demande à tous les étudiants et au personnel de rester dans leurs locaux. Maxime, comme ses collègues, s’interroge.

Cinq minutes plus tard, une autre voix, plus calme, résonne. Pour subitement s’arrêter sans terminer sa phrase. «On se demandait: s’est-elle fait tuer?» résume à la blague Maxime. Un autre cinq minutes plus tard, une voix enregistrée redemande calmement de suivre les mêmes consignes. L’étudiant au doctorat prend conscience qu’il se trame quelque chose.

Les tueries dans les écoles

Dans l’étroite classe où il suit son cours, il n’y a que deux enseignants et trois étudiants. C’est le silence. Un silence pesant, qui fait mal. Du laboratoire voisin, séparé de la classe par une porte n’ouvrant pas sur le corridor, un collègue vient les visiter. De son ordinateur portable, il les avise que, selon Radio-Canada, un homme armé se promènerait dans un pavillon de l’université. L’un des professeurs se décolle de la porte, dont la fenêtre donne sur le couloir, pour s’installer tout au fond de la pièce. L’atmosphère vient de changer. Le petit groupe vient de comprendre les messages provenant des haut-parleurs.

Un homme armé… Les cas de tueries dans des écoles viennent à l’esprit. «On a des précédents à Montréal, raconte Maxime, tendu, faisant référence à Polytechnique et Dawson. On y a tous pensé.»

Pour ne pas ajouter à la nervosité du petit groupe, Maxime s’oblige à rester calme. «Ce n’est pas dans mes habitudes de garder mes émotions», assure-t-il, pour donner une idée de l’ambiance qui régnait. Personne n’ose sortir de la minuscule classe. Le cours continue, mais le cœur est trop stressé. Maxime imagine les pires scénarios, comme voir un gars débouler du corridor puissamment armé. «C’est pas l’image que je voulais voir!»

Le manque d’information

Aux cinq minutes, les mêmes messages se relaient. Ce sont les seules informations que les étudiants reçoivent. Avides d’en savoir davantage, ils suivent avec intérêt le déroulement des événements sur le site de Radio-Canada. Dans les haut-parleurs, c’est toujours la même rengaine: on demande de ne pas quitter son local.

De l’intérieur, il pense appeler ses parents pour les rassurer. Quel parent ne s’inquièterait pas s’il apprenait qu’un homme armé se promène dans le pavillon où étudie son enfant? «J’ai appelé mon père pour lui dire que tout allait bien. De la manière dont je lui ai parlé, il a pensé que c’était anodin!»

IMG_6714 La tuerie: un canular

Vers 16h30, des policiers escortent les gens de son étage. Maxime est enfin libre. De retour dans son appartement, il s’affale sur le divan, ouvre le téléviseur et regarde les nouvelles. «La crainte que je refoulais est tombée. Sur le moment, quand tu le vis, tu ne sais pas qu’il ne s’est rien passé. Quatorze morts ou aucun, ça ne fait pas de différence», résume-t-il. En apprenant à la télévision qu’il s’agissait d’un pétard mouillé, Maxime se sent con d’avoir eu peur.

Le lendemain, il retourne à l’UQAM avec un arrière-goût dans la bouche. «Quand il t’arrive quelque chose d’intense, tu y repenses», explique-t-il en parlant des événements de la veille. Ce vendredi après-midi, à l’approche des fêtes, les corridors sont déserts, les classes presque toutes vides. Baigné dans ce silence de mort, Maxime rejoue ses pensées de la veille. Un homme armé se profile au bout du corridor. Chaque bruit semble étrange aux oreilles de l’étudiant.

Tout au long de l’après-midi, Maxime se sent oppressé. Les haut-parleurs, cette fois, sont silencieux. En quittant son pavillon, il croise des policiers. Il s’explique leur présence en raison des événements de la veille. C’est de retour chez lui qu’il apprendra que ce vendredi, dans les toilettes du pavillon des sciences de l’éducation, on a retrouvé un colis suspect qui fait penser à une bombe. C’en est trop pour l’étudiant.

Un sentiment d’impuissance

Comme chaque fois qu’il vit un moment difficile, Maxime décide de s’ouvrir. «La pire chose, c’est de le garder en dedans. Ça finit par pourrir.» Les jours suivants, il cherche à en parler. Il se heurte au manque de réceptivité de ses proches. «Parce que c’était un canular, ça signifiait qu’il n’y avait aucune raison de s’en faire. Alors les gens dédramatisaient et ne m’écoutaient pas. Ils en faisaient des blagues, mais moi, quand j’y étais, je n’ai pas trouvé ça drôle.»

Heureusement, son besoin d’en parler s’estompe rapidement. «Ce n’est pas mon premier traumatisme, mais c’est la première fois de ma vie que je me sens impuissant, sans défense. J’étais dans une classe et tout ce que je pouvais faire, c’est attendre que ça passe. Mon malaise, c’était ça.» En comprenant l’émotion qu’il venait d’éprouver, Maxime lâchait prise. C’est en parlant de son expérience qu’il a compris ce qu’il a ressenti. «En jasant, ça m’a fait réfléchir. Et j’ai compris que c’était ça, mon malaise. Que je ne puisse pas empêcher ma mort.»

Reflet de Société, Vol. 17, No 3, Avril/Mai 2009, p. 8-9

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