Les Wal-Mart du vin

Les Wal-Mart du vin
Dominic Desmarais, vol.16 no.2 déc.-janvier 2008   Dossier  Société des alcools du Québec

Annick Gazaille est propriétaire d’un marché IGA à Magog. Cet automne, la Régie des alcools, des courses et des jeux (RACJ) a retiré son permis de vente d’alcool pour 14 jours. Son crime? Mme Gazaille a vendu, en 2004, des vins du Domaine Félibre, un vignoble de la région. Sans avoir obtenu la permission de la Société des alcools du Québec (SAQ). «Il y a beaucoup d’agriculteurs dans les environs. Je les ai toujours aidés», raconte la propriétaire pour justifier sa conduite.

L’affaire Gazaille représente bien les difficultés des vignerons québécois à écouler leurs produits. Leur préoccupation majeure, c’est de rejoindre le client. Il leur est possible de vendre au vignoble. Dans les autres endroits, comme les restaurants, les foires, les épiceries et la SAQ, ils doivent obtenir l’autorisation de la société d’État qui détient l’exclusivité de la distribution des vins et spiritueux au Québec.

«Pour nous, le plus rentable c’est au vignoble, admet Jean-Paul Scieur, propriétaire du Cep d’Argent, à Magog. On écoule nos productions lors de réceptions, des visites guidées. Nous avons un restaurant. Nous avons également des ententes avec des auberges de la région. Mais notre problème, c’est de janvier à avril. Est-il possible d’avoir un marché parallèle?» s’enquiert le vigneron, dépité.

Les vignobles comme le Cep d’Argent ne peuvent attirer des visiteurs à longueur d’année. L’hiver, la caisse enregistreuse ne tinte pas. Les foires sont peu nombreuses. Et la SAQ ne rend pas la vie facile aux producteurs de vins artisanaux.

Société des alcools du Québec

La Société d’État possède le monopole de la vente d’alcool au Québec en dehors de la bière, que ce soit dans ses propres succursales ou dans les différents commerces: supermarchés, dépanneurs, restaurants, etc. Quiconque veut offrir ses vins ou spiritueux aux Québécois doit au préalable passer par elle. La SAQ, pour assurer une distribution dans ses 816 succursales et agences, demande aux producteurs de vins d’assurer la livraison d’une importante quantité de vin. Peu de vignobles québécois peuvent répondre à cette exigence.

Le respect des traités internationaux fait également mal aux producteurs. La SAQ doit mettre tous ses clients sur un pied d’égalité. Avec des taxes d’accise pouvant monter jusqu’à 125%, exigées pour tous les produits, les vignobles de la province sont peu concurrentiels. Leur faible production, alliée aux coûts de production élevés pour ce secteur, les écarte, pour la plupart, de la visibilité à la SAQ. Ce qui explique l’absence des vins du vignoble les Trois Clochers. Sa propriétaire, Nadeige Marion, n’a pas les moyens. «Si je veux que mon vin soit vendu à 12$ la bouteille, je dois vendre mon litre 4$. Je ne vendrai pas en bas du prix courant», affirme-t-elle avec frustration.

«La SAQ, c’est le Wal-Mart du vin, lance sérieusement Leonard Pennachetti, propriétaire d’un vignoble en Ontario. C’est conçu pour traiter avec les grosses compagnies. Ça détruit les petits producteurs. À la SAQ, il n’y a pas de produits artisanaux.»

M. Pennachetti considère la LCBO, l’équivalent de la SAQ en Ontario, également comme un Wal-Mart. À la différence près qu’en Ontario, le gouvernement a explicitement demandé à sa société monopolistique de promouvoir les produits locaux.

Au Québec, la SAQ n’a aucune exigence en ce sens. Dans son discours du budget en 2005, le ministre des Finances, Michel Audet, a déclaré vouloir faire de la place aux producteurs de vins québécois et autres alcools artisanaux dans le réseau de la SAQ. Deux ans plus tard, les vignerons du Québec n’ont constaté aucun changement. Les vignerons s’interrogent sur la volonté politique des élus provinciaux.

«Est-ce normal de ne pas voir de présentoirs pour les vins du Québec en entrant dans les succursales de la SAQ?» s’interroge Jean-Paul Scieur, du vignoble le Cep d’Argent. Le gouvernement du Québec, seul actionnaire de la société d’État, demande d’aider les vignobles de la province, rappelle-t-il.

«La SAQ achète 170 millions de bouteilles par année à travers le monde pour les revendre dans ses succursales. Là-dessus, 170 000 proviennent d’ici», détaille Jean-Pierre Belisle, propriétaire du vignoble La Roche des Brises et président de l’Association des Vignerons du Québec (AVQ). Dans l’exercice 2006-2007, les ventes de produits locaux à la SAQ atteignaient 2 200 000$ sur des ventes totales de 2 milliards, indique Linda Bouchard, porte-parole pour la SAQ.

Dans la province voisine, selon les chiffres du Wine Council of Ontario (WCO), les ventes de vins provinciaux ont triplé depuis 15 ans pour atteindre 483 millions cette année. Des ventes 200 fois plus volumineuses qu’au Québec.

Vins locaux sans promo

Si le vin québécois s’empoussière sur les tablettes des SAQ, c’est peut-être par manque de promotion de la part des employés du monopole d’État. «Les conseillers sur le plancher offrent des vins français et internationaux depuis 15 à 20 ans, explique Jean-Pierre Belisle, de la Roche des Brises. Il faut changer la mentalité. Promouvoir nos vins doit devenir un réflexe».

En Ontario, la LCBO donne le mandat à un représentant service clientèle de promouvoir les vins locaux. 300 de ses 598 succursales possèdent un tel représentant. Une mesure qui aide beaucoup à promouvoir les vins ontariens, selon Leonard Pennachetti, du vignoble Cave Spring Cellars.

Linda Bouchard, de la SAQ, précise que des employés de la société d’État ont reçu une formation sur les vins locaux. «Certains conseillers ont même fait les vendanges dans des vignobles québécois», raconte-t-elle.

Solutions pour vignobles québécois

Le Cep d’Argent, à Magog, ne va pas trop mal. Son propriétaire, Jean-Paul Scieur, est constamment à la recherche de solutions. Comme celle de vendre ne serait-ce qu’une seule bouteille par année par habitant. «C’est 7,7 millions de bouteilles. Tu multiplies ton industrie par 10. Tu crées des emplois, tu développes les régions», avance-t-il.

Son confrère de la Roche des Brises, Jean-Pierre Belisle, souhaite un marché parallèle à la SAQ pour les vins de la province. «Un vrai réseau, avec une bannière, insiste-t-il. Nos collègues agriculteurs n’ont pas plus de place dans les grandes surfaces». M. Belisle, également président de l’AVQ, verrait d’un bon œil des succursales de produits artisanaux. Il espère que la demande des consommateurs, dans ce réseau nouveau genre, force la main de la SAQ pour donner plus d’espace aux vins québécois.

À l’unanimité, les vignerons considèrent que toute solution passe par une décision du gouvernement. «Le gouvernement n’a qu’à passer le mot. Il est l’actionnaire unique de la SAQ. C’est lui qui décide. Il pourrait, par exemple, vendre 20% de nos bouteilles. Ça ne changerait pas grand chose, rajoute M. Belisle. Linda Bouchard, de la SAQ, confirme que le gouvernement québécois ne ferait pas moins d’argent en vendant des produits locaux plutôt que des vins importés.

Pour M. Belisle, président de l’AVQ, le gros bon sens s’impose. Tant le gouvernement et les consommateurs devraient soutenir une industrie d’ici. «Chaque fois qu’on achète un vin étranger, le Québec ne reçoit que des taxes. Il n’y a aucun rendement économique. On veut créer des emplois en France, mais pas au Québec? C’est fou!»

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Le vin québécois fait son chemin

Le vin québécois fait son chemin
Dominic Desmarais, Volume 16 no 1. Octobre 2007  Dossier  Société des alcools du Québec

Répartis principalement dans les Basses-Laurentides, les Cantons-de-l’Est, le Centre-du-Québec, Lanaudière, la Montérégie et Québec, les 60 vignobles de la province luttent pour leur reconnaissance. Après plus de 20 ans d’existence, la culture viticole québécoise aimerait bien prendre son envol et devenir un moteur économique pour les régions. Pour ce faire, il faudra une volonté politique comme en Ontario qui a décidé, dans le milieu des années 1990, de dérouler le tapis rouge pour ses producteurs de vins.

En cette saison de vendanges, Reflet de Société vous fait parcourir la route des vins du Québec et la réalité des vignobles de chez nous. Dans le prochain numéro (décembre / janvier), l’impact économique et les choix politiques du Québec, en comparaison avec l’Ontario, seront observés afin de permettre à chacun de prendre part au débat: nous serait-il plus profitable d’encourager nos vignobles?

Jean-Paul Scieur dégage une bonne humeur contagieuse. Ce Français d’origine, débarqué en Estrie il y a près de 20 ans, contemple son vignoble la mine réjouie. Dehors, sur le parterre de bois, une dizaine de personnes discutent en dégustant son vin. À l’intérieur de son vignoble aux allures de Moyen-âge, une petite file attend pour acheter ses produits. Les rires fusent d’un peu partout, à l’image du propriétaire et de ses employés.

Jean-Paul peut bien se réjouir. Son vignoble, le Cep d’Argent, souffle cette année ses 20 bougies. Il récolte aujourd’hui les fruits d’une décision difficile. Né en Champagne, région célèbre pour le spiritueux du même nom, ce quadragénaire pensait bien prendre les rênes du vignoble familial. Mais à un million de dollars l’hectare, les possibilités d’agrandir le domaine étaient nulles. Un ami français, en amour avec une Sherbrookoise, a demandé de l’aide à Jean-Paul et son frère François pour développer un vignoble en Estrie. Ainsi commença une aventure qui dure encore.

Sur une table de pique-nique, installée dans le champ en bordure des vignes, Jean-Paul discute avec passion de son vignoble et des vins québécois. Derrière lui, ses 14 hectares sur lesquels poussent 60 000 vignes s’étendent sur le long, délimités par une piste cyclable. De l’autre côté, le petit lac Magog se profile avec calme. Son vignoble possède de beaux atouts pour attirer les touristes. «La tendance actuelle, c’est d’offrir aux gens une expérience la plus proche possible. On les emmène dans les vignes, il y a des aires de pique-nique, ils peuvent observer le fonctionnement de nos cuves», explique-t-il.

Jean-Paul, comme ses collègues vignerons, n’a pas le choix: la viabilité de son vignoble passe par l’attraction de touristes qui achètent ses produits sur place. «Au début, on nous disait que nous avions le privilège de ne vendre que sur le site de production, fait-il remarquer avec sarcasme. Donc nous n’avions pas d’autre choix que de devenir un site agrotouristique. Il fallait faire venir les gens, les attirer.»

Au Québec, le marché du vin passe par le monopole de la SAQ. Personne ne peut vendre sans l’approbation de la Régie des alcools, des courses et des jeux du Québec (RACJQ). Les possibilités de vendre se limitent au vignoble, aux établissements qui détiennent un permis d’alcool ainsi qu’aux marchés publics. Le Cep d’Argent produit 125 000 bouteilles par année. Il en écoule 85 000 sur son site à des gens en visite ou à des groupes qui ont réservé la salle de réception. Les 40 000 bouteilles restantes passent par le réseau des SAQ. «Pour moi, SAQ c’est une visibilité. Et surtout une crédibilité. C’est peu rentable pour moi. Mais au Québec, la culture du vin passe par la SAQ.»

Pour vendre à la SAQ, il faut assurer une certaine quantité de bouteilles que seuls les gros vignobles sont en mesure de produire. Comme il faut rajouter une taxe de 138% en raison de traités internationaux qui exigent le même traitement pour tous les vins, peu importe leur provenance, la bouteille d’ici est vendue trop chère.

Le propriétaire du Cep d’Argent débouche des bouteilles. Un kir, un nectar fruité de cassis, un rouge et du blanc. Le verre à la main, il se faufile entre ses employés en s’amusant à leurs dépens pour continuer la visite des installations. Jean-Paul est fier de ses vins qui ont remporté 72 prix internationaux.

Vignoble en difficulté

Le Cep d’Argent est un producteur important, au Québec. Sa réalité n’est pas celle de tous les vignobles. Le contraste est frappant avec celui des Trois Clochers de Nadeige Marion. Situé à Dunham, au cœur d’une route des vins parsemée de 14 vignobles, les 4 hectares de Nadeige produisent quelque 12 000 bouteilles par année.

Nadeige semble s’être levée du mauvais pied. Sa salle de montre, où elle reçoit les visiteurs pour y vendre son vin, est peu invitante avec le désordre qui y règne. La propriétaire des Trois Clochers a d’autres chats à fouetter. Elle ne parvient pas à trouver un employé pour l’aider avec ses vignes. «J’embauche des gens pour la période des vendanges et la période de la taille. Je n’ai personne encore cette année pour la boutique, dit-elle, dépitée. Depuis avril, 7 employés sont passés. Je n’ai personne présentement. Et ce n’est pas juste à cause de mon sale caractère.»

Sans employés, Nadeige doit laisser tomber des activités qui lui permettraient de se faire connaître. Elle a tourné le dos à la fête des vendanges, qui se déroule à Magog, pour demeurer à sa boutique. De plus, la saison estivale n’a pas répondu à ses attentes. «Ce fut une saison pourrie, en raison de la pluie. Ma seule bonne journée fut la journée portes ouvertes, avec les autres vignobles de la région.»

Nadeige écoule ses vins sur son site ainsi qu’au Marché des Saveurs, à Montréal. Chaque année, il lui reste 6000 à 7000 bouteilles qu’elle ne parvient pas à vendre. Pour elle, les coups durs se succèdent. La grêle vient tout juste d’endommager ses vignes et son raisin. «Je travaille 7 jours sur 7 pendant 6 mois. J’aimerais atteindre plus facilement le client», dit-elle d’un ton fatigué.

Nadeige est amère. «Ils sont où, les gens? Ils veulent des produits du Québec mais ils n’y sont pas prêts. Les touristes viennent, pas les locaux. Ici, les petits vieux n’en ont rien à foutre. Ça les dérange, les vignobles. Moi, Nadège Marion, je me demande où ils sont. Je suis bien tannée.»

À sa boutique, c’est le calme plat. Pendant l’avant-midi, le téléphone ne sonne pas. Aucun visiteur n’est venu. Nadeige débourse 333$, soit le même montant que les 13 autres vignobles de la région, pour baliser la route des vins de Brome-Missisquoi. Chaque panneau indiquant le chemin pour se rendre à son site lui coûte 300$. Et pour en poser un, elle doit être membre de Tourisme des Cantons de l’Est au coût de 300$ par année. Avec les coûts de sa machinerie et l’exploitation de son vignoble, Nadeige a peu de moyens pour se faire connaître. «Si nous n’avions pas le problème de vendre le vin, ce serait plaisant, être vigneron», assure-t-elle en laissant paraître un rare sourire.

Certifié biologique

Le vignoble des Négondos, dans les Basses-Laurentides, ressemble par sa taille à celui des Trois Clochers. Carole Desrochers, la propriétaire, était travailleuse sociale pour ensuite ouvrir une garderie avant de s’intéresser au vin. Depuis 1993, elle opère le seul vignoble biologique du Québec. «J’ai toujours été un peu grano, fait-elle remarquer. Je ne pourrais pas faire autrement qu’être bio.» Sa levure, son sucre, sa gélatine, tout est biologique. «Chaque année, je suis certifiée par Québec Vrai, pour mon côté biologique.»

Carole fait le tour de ses 10 000 plants en exhibant ses différents cépages. Dans son champ trônent des dispositifs sonores pour apeurer les oiseaux qui s’intéressent de trop près à ses raisins. Carole est décontractée. Son travail lui plaît. Après avoir augmenté sa production de 1200 bouteilles à 9000, elle est satisfaite. «Pour augmenter la production, il faudrait que j’augmente le nombre de vignes. J’en ai 10 000, c’est suffisant! J’ai 50 ans, je veux une qualité de vie.»

La clientèle de Carole se fidélise petit à petit. Son vin biologique attire les gens. «Ma clientèle va grossir tranquillement. Je devrais vendre toutes mes bouteilles.»

Les vignobles, un avenir rosé?

Jean-Pierre Belisle partage son temps entre son vignoble, La Roche des Brises, son travail d’avocat et son poste de président bénévole de l’Association des Vignerons du Québec. Selon lui, les vignobles ne font pas d’argent, incapables d’écouler toute leur production. «Tous les vignobles sont en mode investissement à tous les ans, insiste-t-il en parlant d’investissement constant. À ceux qui aimeraient se partir un vignoble, je leur demande s’ils ont la patience d’attendre 15 ans, s’ils ont un bon compte en banque. Les pompes, les cuves, ça ne finit jamais!»

En cette période de Commission itinérante sur l’agriculture, M. Belisle fait la promotion des vignobles. «J’ai le choix, comme société, d’avoir une industrie laitière, des grandes porcheries. C’est le même choix qu’avaient la Californie, la France… Mais nous, parce que nous n’avons pas d’études sur le profil de l’industrie, nous avons hérité de notre vieille société: 3 ou 4 vaches, quelques poules… Nous n’avons pas pensé à l’avenir!»

M. Belisle est convaincu que les vignobles peuvent être une locomotive pour le développement des régions, au même titre qu’en Ontario, en Californie ou en France. Jean-Paul Scieur, du Cep d’Argent, y croit lui aussi. «On parle de développer nos régions… Y a-t-il une meilleure façon? Autour de la route des vins, on crée des commerces. Je n’ai jamais vu, dans le monde, une route des vins qui était pauvre.» L’industrie des vignobles, en plus de produire du vin, est une attraction touristique. Davantage qu’une porcherie ou une ferme laitière.

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