Drogue et prostitution: deux débats
Charles Messier, Volume 15 no 6, août 2007.
Tant le marché des drogues que celui de la prostitution sont illégaux. Aussi, le premier mène souvent ses consommateurs à avoir des problèmes de santé et, dans le second, des prostituées forcées d’accepter des relations non protégées sont victimes de maladies transmises sexuellement. Selon la professeure de criminologie Line Beauchesne, la légalisation des drogues pourrait avoir des effets bénéfiques sur la santé des Canadiens grâce à des programmes de prévention et pourrait diminuer le marché illégal. Reflet de Société s’est donc demandé si le même argumentaire peut s’appliquer à la légalisation de la prostitution.
La légalisation de la drogue et celle de la prostitution ne sont pas comparables, selon l’auteur de La prostitution. Un métier comme un autre?, Yolande Geadah. “La qualité d’un produit peut être contrôlée, mais les conditions de production de la prostitution ne peuvent pas l’être.”
Professeure en travail social à l’UQAM, Maria Nengeh Mensah est aussi réfractaire à l’idée de dresser un parallèle entre les deux “plaisirs” illicites. “La drogue, c’est toxique, c’est mauvais pour la santé. Je ne suis pas prête à dire la même chose pour la prostitution.”
Pas de parallèle
Si des programmes de prévention pouvaient améliorer la santé des consommateurs de drogues dans un marché légal, cela ne s’appliquerait pas pour les clients des prostituées, selon la députée du Bloc Québécois Maria Mourani, auteure de La face cachée des gangs de rue. “Lorsqu’il y a des contrôles qui se font par rapport à la prostitution en Hollande, cela ne se fait pas sur les clients, mais bien sur les prostituées.”
Dans le cadre d’un marché légal, les prostituées qui prennent de l’âge sont obligées de se tourner vers le marché noir pour continuer à gagner leur vie, explique Yolande Geadah. Elles y risqueraient d’être soumises à des pratiques non sécuritaires. “Les prostituées les plus vieilles finissent par rejoindre le secteur illégal. Elles vont se retrouver de nouveau au bas de l’échelle à offrir leur service à moindre coût, sans protection”, poursuit-elle, précisant la différence entre un être humain et un produit comme la drogue. Toutefois, Jenn Clamen, de Stella, réfute l’argument de Yolande Geadah. “Celles qui ne pourront pas pratiquer dans un marché légal, ce seront les sans-papiers, les moins de 18 ans, mais pas celles qui ne seront pas assez belles!” tranche la porte-parole de l’organisme qui défend les droits des travailleuses du sexe.
Marché illégal coriace
Le parallèle entre la légalisation des drogues et celle de la prostitution ne pourrait pas non plus se faire par rapport aux effets sur le marché illégal, croit Maria Mourani. “Le marché noir est plus puissant, comme en Hollande, où la prostitution déclarée représente 5 % de toute la prostitution.”
Contrairement à Line Beauchesne par rapport au marché noir de la drogue, légaliser la prostitution serait une victoire pour le crime organisé, pense Yolande Geadah. “Dans tous les pays qui l’ont légalisée, l’industrie du sexe est restée entre leurs mains. Ceux qui en font partie profitent de la légalisation pour investir dans ce milieu et pour exercer leur contrôle sur les prostituées.” Le marché illégal continuerait ses activités, admet Jenn Clamen. “Il y a un marché noir pour tout. Après des centaines d’années de marché underground, ce ne serait pas tout le monde qui voudrait entrer dans un marché légal.”
Pour Line Beauchesne, “comme avec les drogues, il faut procéder avec prudence dans la modification du cadre juridique. Les Canadiens ont beaucoup à apprendre sur la manière de construire cette légalisation. Tout en diminuant certains problèmes, elle ne doit pas en créer d’autres.” Ainsi, pour les deux légalisations, elle arrive à une même conclusion. “Si légaliser ne rend pas le monde parfait en ces secteurs, cela faciliterait sûrement l’implantation d’outils de prévention et d’intervention permettant la diminution de certains méfaits chez les personnes dans ces pratiques.”
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